Une civilisation meurt aussi quand son langage s’appauvrit

Une civilisation meurt aussi quand son langage s’appauvrit

Un élève peut-il véritablement penser ce qu’il n’est plus capable de nommer ? Derrière cette question se profile l’une des crises les plus profondes — et peut-être les moins visibles — de l’école française : l’appauvrissement du langage.

À l’occasion des résultats du baccalauréat 2026, Valeurs actuelles a interrogé deux professeurs agrégés de philosophie, membres ou anciens membres de jurys du bac, dont les prénoms ont été modifiés par le journal. Leur constat est sévère. « Jean », professeur en Seine-et-Marne, affirme rencontrer de plus en plus d’élèves dont le vocabulaire est si pauvre qu’ils ne comprennent même plus certains sujets qui leur sont proposés. Et il résume le problème en une phrase : « Plus on a de vocabulaire, plus on peut penser dans la nuance. »

« Pauline », elle aussi agrégée de philosophie, confirme cette dégradation : difficulté à définir les termes, à trouver des synonymes et des antonymes, mais aussi à construire un raisonnement. « On pense dans les mots », rappelle-t-elle.

Quelques semaines plus tard, un témoignage nominatif est venu donner davantage de poids à cette alerte. Dans un entretien publié le 28 août par Le Figaro Magazine, Madeleine de Jessey, professeur de lettres classiques et auteur de L’École des illettrés, affirme que « l’effondrement linguistique touche tous les milieux ».

Elle sait de quoi elle parle. Son parcours l’a conduite d’un collège des Hauts-de-Seine accueillant notamment des élèves issus de milieux défavorisés jusqu’aux classes préparatoires où elle enseigne aujourd’hui. Elle raconte qu’au début de sa carrière, certains collégiens éprouvaient d’énormes difficultés d’expression écrite. Mais le phénomène, explique-t-elle aujourd’hui, ne se limite nullement aux milieux populaires.

Quand les mots disparaissent, les nuances disparaissent avec eux

Le problème dépasse de très loin l’orthographe ou les résultats scolaires.

Les mots sont les instruments de l’intelligence. Ils permettent de distinguer, de comparer, de définir et de juger. À mesure que le vocabulaire s’appauvrit, la pensée perd en précision. Et lorsqu’on ne possède plus les mots nécessaires pour exprimer une nuance, cette nuance elle-même devient plus difficile à concevoir.

Les données disponibles montrent l’ampleur des difficultés. Selon le bilan de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) cité par Valeurs actuelles, 6 % des jeunes de 16 à 25 ans étaient en situation d’illettrisme en 2024 et 13 % présentaient des difficultés importantes de lecture.

Mais il existe une conséquence plus profonde encore : l’appauvrissement du langage coupe progressivement les nouvelles générations de leur propre héritage.

Comment comprendre pleinement l’histoire de France si l’on ne peut plus lire avec aisance les textes qui l’ont façonnée ? Comment entrer dans l’univers de Pascal, Bossuet, Corneille, Racine, Chateaubriand ou Péguy lorsque leur langue paraît devenir étrangère ?

Et comment comprendre une civilisation profondément imprégnée par le christianisme si des mots tels que grâce, vertu, sacrifice, rédemption, providence ou miséricorde cessent d’évoquer des réalités précises ?

Une langue n’est pas un simple instrument de communication. Elle porte une histoire et une vision du monde. Dans la langue française vivent encore l’héritage gréco-romain, des siècles de christianisme, le travail intellectuel des monastères, les chansons de geste, les prédications des saints, les œuvres des grands écrivains et l’expérience accumulée par les générations qui nous ont précédés.

Perdre les mots qui permettent d’accéder à cet univers, c’est peu à peu en perdre les clefs.

La famille, premier lieu de résistance

Les professeurs interrogés par Valeurs actuelles insistent précisément sur l’importance du milieu familial. Les livres présents à la maison, les conversations avec les parents et la lecture régulière créent des différences considérables dans la maîtrise du vocabulaire.

Voilà qui doit nous faire réfléchir.

Avons-nous encore de beaux livres à la maison ? Nos enfants et petits-enfants nous voient-ils lire ? Leur racontons-nous l’histoire de leur famille, de leur région et de leur pays ? Leur faisons-nous connaître les grandes figures de notre histoire et les vies des saints ? Prenons-nous le temps de leur expliquer un mot inconnu, de leur faire découvrir une belle expression ou de leur lire un texte exigeant ?

Ces gestes paraissent modestes. Ils ne le sont pas.

Car les civilisations ne se transmettent pas uniquement par les programmes scolaires ou les décisions des ministères. Elles vivent d’abord grâce à des milliers de familles qui transmettent, d’une génération à l’autre, une langue, des souvenirs, des valeurs, une foi et une certaine manière de regarder le monde.

L’intelligence artificielle rend cette exigence plus actuelle encore. Bien utilisée, elle constitue un outil extraordinaire. Mais si l’élève lui confie la tâche de formuler sa pensée avant d’avoir appris lui-même à raisonner, à écrire et à choisir ses mots, l’outil risque de devenir une béquille intellectuelle. L’enjeu n’est donc pas de refuser la technologie, mais de former des intelligences suffisamment solides pour la maîtriser.

L’alerte lancée par ces enseignants dépasse ainsi largement le baccalauréat.

Remettre les livres à l’honneur 

Défendre la richesse de la langue française, remettre les livres à l’honneur et transmettre un vocabulaire précis sont aussi des actes de transmission culturelle.

Lorsqu’un peuple perd ses mots, il perd peu à peu la capacité de comprendre ce que les générations précédentes ont voulu lui transmettre. Mais l’inverse est également vrai : chaque enfant auquel on apprend à aimer les mots reçoit quelques-unes des clefs qui lui permettront, demain, d’ouvrir les portes de son propre héritage.

Sources : 

https://www.valeursactuelles.com/societe/le-vocabulaire-seffondre-la-pensee-avec-au-lendemain-du-bac-lalerte-des-professeurs-de-philosophie

https://www.lefigaro.fr/actualite-france/l-effondrement-linguistique-touche-tous-les-milieux-l-appel-au-sursaut-d-une-enseignante-de-terrain-face-aux-ravages-de-l-illettrisme-20260828

Photo : Tyli Jura de Pixabay

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