Photos : « Saint-Divy – Calvaire de Kerdalaës », Romainbehar, CC0, via Wikimedia Commons ; Mario K., via Pixabay.
Un calvaire fait trembler les partisans de la laïcité radicale et antichrétienne
Il est des affaires qui, à première vue, paraissent minuscules. Elles concernent un village que la plupart des Français auraient quelque peine à situer sur une carte, un monument devant lequel passent chaque jour quelques habitants, une association locale, une décision municipale, puis un recours devant un tribunal administratif. Rien qui semble devoir retenir longtemps l'attention d'un pays confronté à des problèmes autrement considérables.
Et pourtant, il arrive qu'une petite affaire permette de comprendre une grande question mieux que de longs discours. C'est précisément ce qui vient de se produire à Saint-Divy, petite commune du Finistère, à quelques kilomètres de Brest. Là, un calvaire breton a provoqué une bataille judiciaire qui dure depuis plusieurs années. Il aura fallu l'intervention d'une association de libre-pensée, des démarches auprès de la mairie, un recours devant la justice administrative et finalement un jugement pour décider du sort de quelques statues représentant le Christ en croix, la Vierge et saint Jean.
Pourquoi tant d'efforts autour d'un calvaire ? Pour le comprendre, il faut remonter à une époque où la République elle-même n'existait pas encore.
Un calvaire plus ancien que la République
Au lieu-dit Kerdalaes, aux confins de Saint-Divy et de Guipavas, un calvaire fut érigé en 1652. Louis XIV n'avait alors que quatorze ans. La Bretagne était couverte de ces croix et calvaires que des générations de fidèles avaient élevés au bord des chemins, aux carrefours et à l'entrée des villages.
Celui de Kerdalaes représentait le Christ crucifié, entouré de la Vierge et de saint Jean. On pouvait y lire les paroles adressées par Jésus à sa Mère du haut de la Croix : Mater ecce filius tuus, « Mère, voici ton fils ».
Pendant plus de trois siècles, le calvaire demeura là. Des générations naquirent et moururent sous son regard. La monarchie disparut, la Révolution passa, les régimes politiques se succédèrent. En 1905, lorsque fut votée la loi de séparation des Églises et de l'État, il était toujours à sa place. Il appartenait alors au paysage depuis plus de deux siècles et demi.
Ce n'est qu'en 1967 que sa partie supérieure fut déplacée dans le cimetière de Saint-Divy. L'ancien emmarchement de granit, lui, demeura à son emplacement historique.
Plus d'un demi-siècle passa encore. Puis des défenseurs du patrimoine eurent une idée qui pouvait paraître fort simple : puisque l'original devait rester au cimetière, pourquoi ne pas installer sur son ancien socle une reproduction de la statuaire et rendre ainsi au lieu l'apparence qui avait été la sienne pendant plus de trois cents ans ?
L'association SANT-DIVY-PATRIMOINE porta le projet avec l'aide de la Fondation du patrimoine. Une souscription fut organisée et recueillit 9 800 euros sur les 10 000 espérés. La Fondation expliquait que l'opération devait permettre de « réancrer un patrimoine dans son histoire ».
En septembre 2022, la reproduction fut installée. On aurait pu croire l'histoire terminée. Elle ne faisait que commencer.
Patrimoine pour les uns, emblème religieux pour les autres
Le Cercle Jean-Marie Deguignet de la Libre Pensée du Finistère considéra que l'installation contrevenait à l'article 28 de la loi du 9 décembre 1905. En janvier 2023, l'association demanda au maire de Saint-Divy de retirer le calvaire et de le transférer sur une propriété privée. La municipalité n'ayant pas donné satisfaction à cette demande, l'affaire fut portée devant le tribunal administratif de Rennes.
Derrière le contentieux juridique apparaissaient désormais deux manières profondément différentes de regarder le même objet.
Pour les défenseurs du projet, il s'agissait d'abord d'un élément du patrimoine breton. Le calvaire avait occupé cet emplacement depuis 1652 ; son socle était demeuré sur place ; la reproduction avait précisément pour objet de restituer l'aspect historique du site. La Fondation du patrimoine elle-même avait soutenu l'opération.
Pour la Libre Pensée, cette continuité historique n'était pas déterminante. Le Christ en croix est un symbole religieux. La Vierge et saint Jean sont des figures religieuses. Dès lors que ces statues avaient été installées en 2022 sur un emplacement public, elles devaient être considérées comme un nouvel emblème religieux et soumises à la loi de 1905.
L'affaire a ainsi révélé une fracture qui dépasse largement Saint-Divy. Pour les uns, les croix et les calvaires sont à la fois des signes religieux et les témoins d'une histoire commune qu'il convient de préserver. Pour les autres, leur caractère religieux suffit, dans certaines circonstances, à rendre leur présence dans l'espace public juridiquement problématique.
C'est sur cette opposition que les juges durent se prononcer.
Quand trois siècles d'histoire ne suffisent plus
L'article 28 de la loi de 1905 dispose qu'« il est interdit, à l'avenir, d'élever ou d'apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit », sous réserve des exceptions prévues par le texte.
Deux mots ont ici une importance considérable : « à l'avenir ».
La loi n'avait évidemment pas ordonné la destruction des innombrables croix, statues et calvaires qui existaient déjà en France. Les monuments religieux antérieurs à 1905 pouvaient demeurer, être entretenus et, sous certaines conditions, restaurés ou remplacés.
Toute la question consistait donc à savoir ce qui s'était produit à Kerdalaes.
Fallait-il considérer que l'installation de 2022 rétablissait un monument présent sur ce lieu depuis 1652 ? Ou le déplacement de l'original en 1967 avait-il rompu la continuité historique au point de transformer sa reproduction en une installation religieuse entièrement nouvelle ?
Le tribunal administratif de Rennes a choisi cette seconde interprétation.
Dans son jugement du 26 juin 2026, il a estimé que le calvaire installé en 2022 ne pouvait être assimilé à la simple restauration d'un emblème religieux demeuré sur place. Après le déplacement de la statuaire en 1967, l'emmarchement subsistant n'avait plus, selon les juges, de caractère religieux suffisamment identifiable pour assurer cette continuité.
La reproduction devait donc être juridiquement considérée comme un nouvel emblème religieux installé sur un emplacement public. Le tribunal annula les décisions implicites par lesquelles le maire avait refusé de donner suite aux demandes de la Libre Pensée et enjoignit à la commune de faire cesser le manquement constaté à la loi de 1905 dans un délai de six mois.
Le raisonnement possède une logique juridique qu'il serait inutile de caricaturer. Mais il conduit à une situation singulière.
Le calvaire était là en 1652. Il était encore là lorsque la loi de 1905 fut adoptée. Il demeura à cet endroit pendant plus de soixante ans après cette loi. Son emmarchement resta sur place après le déplacement de la statuaire en 1967. Pourtant, lorsque des défenseurs du patrimoine entreprennent cinquante-cinq ans plus tard de restituer au lieu l'apparence qu'il avait conservée pendant plus de trois siècles, cette restitution devient juridiquement une installation nouvelle.
Quelques décennies d'interruption matérielle finissent ainsi par peser davantage que trois siècles de continuité historique.
C'est ce qu'Yvon Ollivier, magistrat et essayiste breton, a qualifié de « lecture intransigeante de la laïcité ».
De la neutralité de l'État à la neutralisation de l'espace public
C'est ici que l'affaire de Saint-Divy cesse d'être seulement une querelle patrimoniale pour poser une question beaucoup plus profonde.
La laïcité, nous dit-on, doit garantir à chacun la liberté de croire ou de ne pas croire, tout en assurant la neutralité des services publics. Dans cette conception, l'État ne doit pas imposer une religion aux citoyens et la puissance publique doit respecter leur liberté de conscience.
Mais il existe une autre manière de comprendre la laïcité, beaucoup plus militante. Elle ne se contente plus d'exiger la neutralité de l'État ; elle tend progressivement à vouloir neutraliser l'espace public lui-même en y réduisant la visibilité du religieux.
Or cette évolution ne peut pas avoir les mêmes conséquences dans tous les pays. La France n'est pas née hier sur une page blanche. Pendant plus de quinze siècles, le christianisme a profondément marqué son histoire, ses institutions, son art, ses fêtes, son architecture et jusqu'à ses paysages. Dans un tel pays, vouloir faire disparaître les manifestations religieuses de l'espace commun revient nécessairement à s'attaquer d'abord aux manifestations visibles du christianisme.
C'est précisément l'un des phénomènes analysés dans le livre d'Atilio Faoro, La persécution anti-chrétienne a commencé, publié par Avenir de la Culture. Un chapitre porte ce titre : « La laïcité, arme antichrétienne — Comment les juges, les associations et les élus s'attaquent à nos racines ».
L'affaire de Saint-Divy en fournit une illustration particulièrement éclairante, car personne n'a besoin d'imaginer un vaste complot contre les chrétiens pour constater le mécanisme à l'œuvre.
Une association invoque la loi de 1905 contre une croix. La municipalité défend le monument. La justice est saisie. Une interprétation particulièrement rigoureuse de la neutralité religieuse est retenue. Et, au terme du processus, un calvaire qui occupait historiquement ce lieu depuis le XVIIe siècle doit en disparaître.
Chaque affaire prise isolément paraît minuscule. Mais leur multiplication finit par poser une véritable question de civilisation.
L'âme chrétienne de nos paysages
« Les calvaires et les statues pieuses sont l'âme de nos paysages », peut-on lire dans La persécution anti-chrétienne a commencé.
Cette affirmation ne signifie évidemment pas que ces monuments auraient cessé d'être religieux pour devenir de simples objets décoratifs. Bien au contraire. Ceux qui les élevèrent voulaient manifester publiquement leur foi.
Nos ancêtres ne considéraient pas que la religion devait rester enfermée sous la voûte des églises. Elle accompagnait toute leur existence. Elle marquait les baptêmes et les mariages, les fêtes et les deuils. Les clochers indiquaient de loin l'emplacement des villages ; les chapelles ponctuaient les campagnes ; les croix accueillaient le voyageur aux carrefours.
« Est-ce que la lampe est apportée pour être mise sous le boisseau ou sous le lit ? N'est-ce pas pour être mise sur le lampadaire ? », demande Jésus dans l'Évangile.
La foi de ces hommes était si profondément liée à leur conception de l'existence qu'elle devait naturellement devenir visible dans le paysage.
Et c'est précisément parce que cette foi a façonné la France pendant des siècles que ses manifestations sont devenues simultanément religieuses, historiques, artistiques et culturelles. Il est artificiel de vouloir séparer complètement ces dimensions.
La Bretagne privée de ses calvaires serait-elle encore tout à fait la Bretagne ? La France privée de ses clochers, de ses chapelles et de ses croix serait-elle encore reconnaissable ?
Il existe d'ailleurs un paradoxe étonnant dans notre manière contemporaine de concevoir l'espace public. Celui-ci est envahi d'images. Les panneaux publicitaires bordent les routes. Les affiches électorales couvrent les murs pendant les campagnes. Des enseignes lumineuses nous invitent partout à acheter, consommer ou nous divertir.
Notre époque ne manque donc nullement de signes.
Elle a simplement remplacé une grande partie des signes qui orientaient autrefois le regard de l'homme vers le ciel par d'autres qui le ramènent continuellement vers les préoccupations matérielles.
« Redonner aux hommes un sens spirituel »
Antoine de Saint-Exupéry avait pressenti cette transformation lorsqu'il écrivait : « Il n'y a qu'un problème, un seul dans le monde entier. Redonner aux hommes un sens spirituel, des préoccupations spirituelles, faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. On ne peut pas vivre de réfrigérateurs, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous ! »
Cette phrase éclaire curieusement l'affaire de Saint-Divy.
Les hommes qui élevèrent le calvaire de Kerdalaes en 1652 ignoraient tout de nos débats contemporains. Ils savaient simplement qu'au bord du chemin où passeraient leurs enfants et les enfants de leurs enfants, il convenait de dresser le signe de Celui en qui ils plaçaient leur espérance.
Trois cent soixante-dix ans plus tard, quelques défenseurs du patrimoine ont voulu remettre ce signe à sa place.
Ils n'ont obligé personne à prier devant lui. Ils n'ont imposé aucune pratique religieuse aux habitants de Saint-Divy. Ils ont voulu restituer à un lieu son visage ancien.
Et cette initiative a suffi pour provoquer plusieurs années de bataille judiciaire.
C'est pourquoi cette affaire mérite notre attention.
Quelle France voulons-nous transmettre ?
La question dépasse finalement le sort du calvaire de Kerdalaes.
Que se passera-t-il demain lorsqu'un autre monument religieux ancien aura disparu ou aura été déplacé ? Si une croix n'est plus présente pendant quelques décennies, sa reconstruction devra-t-elle être considérée comme l'installation d'un nouvel emblème religieux ? Faudra-t-il alors laisser son socle vide ? À partir de combien d'années d'absence un monument cesse-t-il d'appartenir à un paysage dont il faisait auparavant partie depuis des siècles ?
Derrière ces questions juridiques apparaît un problème beaucoup plus essentiel : celui de notre rapport à notre propre histoire.
Une nation n'est pas constituée uniquement des hommes qui vivent aujourd'hui à l'intérieur de ses frontières. Elle est aussi une continuité. Nous recevons une langue que nous n'avons pas inventée, des paysages que nous n'avons pas dessinés, des monuments que nous n'avons pas construits et des traditions dont nous ne sommes pas les auteurs.
Nous sommes libres de ne pas partager toutes les convictions de ceux qui nous ont précédés. Mais nous ne pouvons effacer les signes qu'ils nous ont transmis sans rendre progressivement notre propre histoire incompréhensible.
Voilà pourquoi la petite affaire de Saint-Divy pose une grande question.
Le calvaire de Kerdalaes a survécu à l'Ancien Régime, à la Révolution, aux bouleversements politiques du XIXe siècle et à la loi de séparation des Églises et de l'État. Il se trouvait encore sur son emplacement plus de soixante ans après le vote de cette dernière.
Il aura suffi qu'il soit déplacé en 1967 pour que, lorsqu'une génération plus tard des Bretons ont voulu lui rendre sa place, la loi de 1905 puisse être invoquée pour l'en empêcher.
On peut retirer une croix de son socle. On peut déplacer une statue. On peut même invoquer le droit pour empêcher son retour.
Mais demeure une question à laquelle aucun tribunal administratif ne peut répondre à notre place : que restera-t-il de la France lorsque, au nom d'une conception toujours plus intransigeante de la laïcité, nous aurons progressivement appris à considérer les signes de notre propre histoire comme des étrangers dans nos paysages ?
Photos : « Saint-Divy – Calvaire de Kerdalaës », Romainbehar, CC0, via Wikimedia Commons ; Mario K., via Pixabay.
Pour aller plus loin
Jugement du Tribunal administratif de Rennes, 26 juin 2026, n° 2302571 — C'est la source juridique essentielle : texte du jugement, arguments des parties et injonction faite à la commune.
Consulter le jugement intégral sur Pappers Justice
Fondation du patrimoine — « Calvaire de Kerdalaes à Saint-Divy » — Très bonne source pour l'histoire du monument : création en 1652, déplacement en 1967, projet de restitution, souscription et installation de la nouvelle statuaire en septembre 2022.
Consulter le dossier de la Fondation du patrimoine
Yvon Ollivier / Koun Breizh — « La Bretagne des calvaires et de l'intransigeance », Agence Bretagne Presse, 15 juillet 2026 — C'est la source la plus directement liée à la polémique et à la critique d'une « lecture intransigeante de la laïcité ».
Lire l'article sur Agence Bretagne Presse
Yvon Ollivier — « La Bretagne des calvaires et de l'intransigeance », blog Mediapart, 16 juillet 2026 — Une autre publication du texte, utile notamment pour documenter la réaction de l'auteur à la décision judiciaire.
Lire la publication sur Mediapart
Association Croix et Calvaires de Bretagne — fiche du calvaire de Saint-Divy — Source spécialisée particulièrement intéressante pour la description du monument : datation de 1652, inscription Mater Ecce Filius Tuus, matériaux, statuaire et histoire de son déplacement.
Consulter la fiche de Croix et Calvaires de Bretagne
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