Sophie Audugé : « L’école est aujourd’hui presque perdue »
Alors que les derniers résultats de l’enquête PISA confirment le recul du niveau scolaire français, Sophie Audugé, directrice générale de SOS Éducation, publie L’Éducation nationale en perdition.
Dans un entretien accordé à Valeurs actuelles, elle revient sur les causes de ce qu’elle considère comme un effondrement progressif de l’École française. Son diagnostic est sévère : l’institution aurait peu à peu abandonné sa mission première, celle de transmettre les connaissances.
Pour elle, reconstruire l’École suppose d’abord de retrouver le sens de l’instruction.
« L’école est aujourd’hui presque perdue »
Sophie Audugé refuse de voir dans la crise scolaire une simple succession de mauvais résultats. Elle y voit plutôt l’aboutissement de plusieurs décennies de choix politiques et pédagogiques.
« Il est capital d’arrêter le déni et de comprendre le processus systémique qui a conduit à cette “perdition”, de faire l’anatomie de cette chute, car l’école est aujourd’hui presque perdue, prisonnière d’un système qui ne parvient plus à se réformer malgré des résultats catastrophiques », affirme-t-elle.
Elle rappelle que l’instruction publique française s’inscrit dans une longue histoire : « Ce que nous avons mis si longtemps à édifier, nous l’avons défait en quelques décennies. Constater que nous avons perdu cela, alors que notre langue et notre civilisation ont rayonné dans l’histoire de l’humanité, est profondément violent, et je ne m’y résous pas. »
Transmettre les savoirs avant tout
Pour Sophie Audugé, le cœur du problème est là : l’école aurait progressivement perdu de vue sa raison d’être au profit d’un « égalitarisme de façade ».
Sa proposition est explicite : « Il faut donc rompre avec cette logique et rétablir un véritable ministère de l’Instruction publique, dont la mission première soit de transmettre les savoirs, de former au raisonnement fondé sur les faits et de permettre à chaque enfant de s’élever intellectuellement. »
L’instruction ne serait donc pas une contrainte imposée à l’enfant, mais le moyen de son élévation.
L’héritage de Mai 68
Sophie Audugé situe une rupture importante dans les transformations pédagogiques intervenues à partir des années 1960, et particulièrement dans l’héritage de Mai 68, qu’elle juge funeste.
« Mai 68 a ouvert un boulevard au déploiement des idéologies pédagogistes : autodiscipline, culture du projet, idée que les élèves sont eux-mêmes porteurs des savoirs et que le maître n’est qu’un facilitateur, apprentissages dispersés sans cadre ni structure », estime-t-elle.
Selon elle, l’autorité du professeur et les exigences scolaires ont alors été progressivement remises en question.
Le résultat aurait été contraire à celui recherché : « Le paradoxe est que cette remise en cause du système méritocratique exigeant et rigoureux, qui devait rendre les apprentissages plus solides et les élèves plus épanouis, a eu exactement l’effet inverse : des résultats d’apprentissage désastreux et un mal-être scolaire qui n’a cessé de croître. »
« Les enfants ont besoin de limites claires »
Pour Sophie Audugé, autorité et bienveillance ne sont pas contradictoires : « L’autorité par le savoir n’est pas l’ennemie de la bienveillance : elle en est une condition. »
Revenir à une école plus exigeante ne signifie donc pas reproduire mécaniquement celle d’autrefois : « Il ne s’agit pas de refaire l’École d’hier, mais de retrouver ce qui faisait sa force en l’éclairant par les connaissances d’aujourd’hui. » Sa conclusion est pragmatique : « Nous connaissons les méthodes qui marchent : appliquons-les. »
Égalité ou égalitarisme ?
Les résultats de PISA occupent naturellement une place importante dans l’entretien.
Pour Sophie Audugé, la France aurait progressivement confondu deux notions : « L’égalité consiste à donner à chaque enfant les moyens d’apprendre ; l’égalitarisme consiste à abaisser les exigences pour donner l’apparence de la réussite. »
Les premières victimes seraient précisément les enfants les plus fragiles, dont les familles disposent moins souvent des ressources permettant de compenser les insuffisances de l’École.
Un diplôme ne peut avoir de sens que s’il correspond à des connaissances effectivement acquises : « L’École fabrique ainsi des promesses en carton que la réalité professionnelle ne tarde pas à démentir. À la fin, ce sont des jeunes auxquels on a laissé croire qu’ils avaient un niveau qu’ils n’ont jamais atteint. »
Apprendre suppose aussi l’effort
La crise scolaire ne serait cependant pas seulement une affaire de programmes. Sophie Audugé évoque également le bruit, les téléphones, le manque de concentration, les absences et la dégradation du climat scolaire.
Elle défend surtout une conception de l’éducation qui redonne sa place à l’effort : « L’enfant a besoin de faire l’expérience de l’effort, de l’échec et de la persévérance, avant la réussite et la fierté qui l’accompagne. »
L’exigence ne serait donc pas une manière d’humilier les élèves, mais une façon de croire en leurs capacités.
Respecter les âges de l’enfance
L’entretien aborde également l’éducation affective et sexuelle à l’école, sujet auquel Sophie Audugé a consacré un précédent ouvrage avec le docteur Maurice Berger.
Elle dénonce ce qu’elle considère comme une confusion entre les responsabilités de l’école et celles de la famille : « Respecter l’enfant, c’est respecter les âges de l’enfance, c’est tenir compte de sa maturité et de son développement, sans lui imposer prématurément des préoccupations d’adulte. » L’enjeu, insiste-t-elle, « est de protéger les enfants, non de les faire entrer dans une représentation adulte de la sexualité ».
Sans autorité, pas d’instruction
Sophie Audugé aborde enfin la situation des enseignants, confrontés à des problèmes croissants d’autorité et parfois de sécurité.
L’institution ne peut, selon elle, demander aux professeurs d’assumer seuls une autorité qu’elle-même hésite à soutenir : « On ne peut pas leur demander de faire preuve d’autorité alors que l’institution ne cesse de faiblir et de courber l’échine. [...] Il faut leur rendre les moyens d’instruire, de faire respecter les règles et de transmettre les savoirs dans un cadre calme et protecteur. » Car, rappelle-t-elle, « la sécurité n’est pas une mission accessoire de l’École : elle est la condition de l’instruction ».
Une question de civilisation
Au terme de l’entretien, Sophie Audugé élargit son propos : ce qui se joue à l’école dépasse les seules performances scolaires. « L’école a entre ses mains l’avenir du pays. Mal instruire les enfants a des conséquences qui dépassent largement la stricte scolarité : ce sont les adultes, les parents de demain, qui transmettront à leur tour connaissances, culture et valeurs. »
L’École se trouve ainsi au cœur d’une chaîne de transmission entre les générations. « Renoncer à instruire, c’est rompre cette chaîne », insiste-t-elle. Dans une conception chrétienne de l’éducation, cette transmission est essentielle. L’enfant n’est ni un terrain d’expérimentation idéologique ni un simple futur agent économique : il est une personne à former, une intelligence à nourrir et une liberté à préparer.
Parents et professeurs ont des responsabilités différentes mais complémentaires. L’un des premiers devoirs des adultes reste de transmettre à ceux qui viennent après eux ce qu’ils ont eux-mêmes reçu de vrai, de beau et de précieux.
Sophie Audugé conclut : « L’heure n’est plus aux constats. La France a des enfants à instruire, une civilisation à transmettre. »
Source : https://www.valeursactuelles.com/societe/leducation-nationale-a-renonce-a-instruire-nos-enfants-pourquoi-lecole-francaise-sest-effondree-selon-sophie-auduge
Photo : Amrulqays via Pixabay
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