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Les pétitions ne servent à rien. Vraiment ?
« Les pétitions ne servent à rien. » Vous avez sûrement déjà entendu cette phrase. Peut-être l'avez-vous même prononcée un jour. Après tout, les gouvernements continuent souvent leur politique, les lois ne changent pas du jour au lendemain et l'on finit par se demander si une simple signature peut vraiment avoir la moindre utilité.
Pourtant, laissez-moi vous poser une question. Si les pétitions étaient réellement sans importance, pourquoi les responsables politiques, les grands médias et même les chercheurs leur accordent-ils autant d'attention ? Pourquoi certaines d'entre elles déclenchent-elles des débats nationaux, au point d'inquiéter ceux qui détiennent le pouvoir ?
La réponse est beaucoup plus profonde qu'on ne l'imagine. Et elle pourrait bien changer votre manière de regarder la prochaine pétition que l'on vous demandera de signer.
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Il est devenu presque banal de sourire lorsqu'une nouvelle pétition circule sur Internet.
« Encore une pétition ! » entend-on souvent. L'expression est prononcée avec une pointe d'ironie, comme si l'on parlait d'un geste sympathique, peut-être généreux, mais finalement sans conséquence. Beaucoup de nos contemporains sont persuadés qu'une signature de plus ou de moins ne changera jamais le cours des événements. Les gouvernants continueraient à gouverner, les administrations à administrer et les grandes décisions seraient prises exactement de la même manière, que dix personnes ou un million aient exprimé leur opinion.
Cette objection paraît frappée au coin du bon sens. Elle mérite donc d'être examinée avec sérieux. Une réflexion solide ne consiste jamais à écarter d'un revers de main les objections de ses contradicteurs ; elle consiste, au contraire, à les prendre dans toute leur force avant d'y répondre. Posons donc franchement la question : une pétition est-elle réellement capable d'exercer une influence sur la vie publique, ou n'est-elle qu'une illusion destinée à donner bonne conscience à ceux qui la signent ?
Il est intéressant de constater que cette interrogation n'est pas seulement celle des citoyens. Les chercheurs en science politique se la posent également depuis plusieurs années. Les journalistes eux-mêmes, souvent accusés de suivre les phénomènes de mode, ont fini par comprendre qu'il ne s'agissait plus d'un simple phénomène de société, mais d'une réalité politique nouvelle.
En 2016, le quotidien Le Monde consacra une longue analyse à cette question sous un titre significatif : « Pétitions en ligne : que demande le peuple ? » Le journal ne partait pas d'une théorie. Il partait d'un fait. Quelques semaines auparavant, une pétition contre la loi Travail avait dépassé le million de signatures. Une autre, demandant la grâce de Jacqueline Sauvage, avait suscité une mobilisation nationale sans précédent. Ces deux initiatives avaient provoqué une telle émotion qu'il devenait impossible de les considérer comme de simples curiosités d'Internet. Elles étaient devenues des événements politiques à part entière.
La question que posait alors Le Monde est remarquable par sa simplicité : les pétitions peuvent-elles infléchir le cours des événements ? La réponse apportée par les spécialistes consultés est plus subtile que ne l'imaginent aussi bien leurs partisans les plus enthousiastes que leurs détracteurs les plus sévères. Les premiers voient parfois dans une pétition un moyen presque automatique de faire plier un gouvernement. Les seconds la réduisent à une opération purement symbolique, dépourvue de toute efficacité réelle. Les chercheurs refusent ces deux caricatures.
Ils observent d'abord un fait évident : une pétition ne possède aucun pouvoir juridique. Elle ne vote pas une loi. Elle ne renverse pas un gouvernement. Elle ne remplace ni le Parlement, ni les tribunaux, ni les élections. Personne ne prétend sérieusement le contraire. Juger une pétition à l'aune de ce qu'elle n'a jamais eu vocation à accomplir reviendrait à reprocher à une boussole de ne pas faire avancer un navire. La boussole n'a jamais été construite pour propulser un bateau ; elle sert à lui indiquer une direction. Or c'est précisément ici que le raisonnement devient intéressant.
Une pétition révèle une force invisible
Si une pétition ne possède pas, à elle seule, le pouvoir de modifier une décision politique, elle remplit une autre fonction, infiniment plus profonde, que l'on oublie presque toujours. Cette fonction est résumée en une formule particulièrement heureuse du politologue Romain Badouard, cité par Le Monde. Selon lui, les pétitions constituent des « indicateurs de mouvements d'opinion ».
Cette expression mérite que l'on s'y arrête, car elle contient peut-être la véritable réponse à notre question. Qu'est-ce, en effet, qu'un indicateur ?
Par définition, un indicateur ne crée pas une réalité. Il la révèle. Le thermomètre ne produit pas la fièvre ; il la mesure. Le baromètre ne provoque pas la tempête ; il annonce une évolution de l'atmosphère. De même, une pétition ne fabrique pas artificiellement une opinion publique. Elle met en lumière une opinion qui existait déjà, mais qui demeurait dispersée, silencieuse et, par conséquent, pratiquement invisible.
Cette distinction est capitale. Tant qu'une conviction reste enfermée dans la conscience de milliers d'individus isolés, elle ne possède guère d'existence politique. Chacun pense être presque seul à s'inquiéter d'un problème. Chacun ignore que son voisin partage peut-être la même préoccupation. Les conversations demeurent privées, les inquiétudes restent dispersées et les gouvernants peuvent avoir l'impression qu'il ne s'agit que de réactions individuelles, sans portée collective.
Mais supposons qu'une pétition réunisse cent mille, deux cent mille ou un million de signatures. Que s'est-il passé ? Les convictions de ces citoyens n'ont pas changé en quelques jours. Elles existaient déjà. En revanche, quelque chose d'essentiel s'est produit : ces convictions sont devenues visibles. Ce qui n'était auparavant qu'une multitude d'opinions isolées apparaît désormais comme un courant organisé, mesurable et impossible à ignorer. C'est à cet instant précis qu'une pétition commence à produire ses premiers effets.
Cette affirmation peut surprendre. Beaucoup de nos contemporains seraient tentés de répondre : « Comment cela ? Les gouvernants n'ont pourtant rien décidé. La loi est toujours en vigueur. Le décret n'a pas été retiré. Où est donc cet effet dont vous parlez ? »
La question est parfaitement légitime. Mais elle suppose que l'on réduise toute la vie politique au moment où une autorité signe un texte ou annonce une décision. Or, une telle conception est singulièrement réductrice. Elle ne considère que l'ultime étape d'un processus beaucoup plus vaste, dont les premiers mouvements demeurent généralement invisibles au grand public.
Aucune grande décision politique n'apparaît soudainement, comme un éclair dans un ciel serein. Avant qu'un gouvernement ne modifie son attitude, avant qu'un ministre ne renonce à un projet, avant qu'une assemblée ne vote une réforme, il faut presque toujours qu'une évolution plus discrète se soit produite dans le pays. Une inquiétude jusque-là diffuse doit devenir perceptible. Une préoccupation qui semblait limitée à quelques individus doit apparaître comme largement partagée. En un mot, une opinion doit prendre corps. C'est précisément à ce moment qu'intervient la pétition.
Bref, la véritable fonction d'une pétition n'est pas de remplacer les institutions, mais de rendre visible une opinion qui, jusque-là, demeurait dispersée et silencieuse. Elle ne crée pas artificiellement des convictions ; celles-ci existaient déjà dans de nombreuses consciences. En leur donnant une expression publique, elle les transforme en un fait collectif dont les responsables politiques, les journalistes et les observateurs de la vie publique peuvent désormais mesurer l'importance.
C'est pourquoi les gouvernements suivent avec tant d'attention l'évolution de l'opinion publique. Ils savent que, si une autorité peut gouverner par la loi, elle ne peut durablement gouverner contre un courant d'opinion solidement enraciné dans le pays.
L'Histoire confirme cette loi
Il serait d'ailleurs surprenant qu'il en fût autrement. L'histoire des peuples enseigne que les institutions les plus puissantes elles-mêmes ne vivent jamais indépendamment des mentalités qui les entourent. Une loi peut être promulguée en quelques jours ; il faut souvent des années pour préparer les dispositions d'esprit qui permettront son adoption ou, au contraire, qui finiront par provoquer son abandon. Les textes juridiques changent parfois très vite ; les courants profonds de l'opinion, eux, se forment lentement, mais leur influence est souvent plus durable.
C'est pourquoi il serait injuste d'apprécier une pétition uniquement à la lumière de son résultat immédiat. Une telle méthode reviendrait à juger la valeur d'une semence en constatant qu'elle n'est pas encore devenue un arbre quelques heures après avoir été plantée. Toute action humaine importante connaît une période de maturation. Il en va de même dans la vie publique. Avant que les décisions ne changent, il faut que les esprits évoluent. Avant que les institutions ne se transforment, il faut que les convictions se fortifient. Et, avant même que ces convictions ne deviennent une force sociale, encore faut-il qu'elles se reconnaissent elles-mêmes. C'est précisément cette première œuvre qu'accomplit une pétition.
À première vue, cette fonction peut paraître modeste. Beaucoup seraient donc tentés de conclure que, si la pétition ne constitue qu'un simple thermomètre de l'opinion, son rôle demeure secondaire.
Cette conclusion serait pourtant hâtive. Il est naturel d'accorder toute notre attention aux événements spectaculaires. Les livres d'histoire racontent les batailles, les élections, les révolutions, les traités ou les lois qui marquent officiellement le commencement d'une époque nouvelle. Mais ces événements, si importants soient-ils, n'apparaissent jamais spontanément. Ils sont l'aboutissement visible d'une évolution qui les précède et les rend possibles.
Prenons un exemple très simple. Lorsqu'un arbre tombe sous les coups de la hache, l'observateur inattentif pourrait croire que le dernier coup est la cause de sa chute. Pourtant, chacun comprend qu'il n'en est rien. Si ce dernier coup provoque effectivement l'effondrement de l'arbre, c'est uniquement parce que des dizaines d'autres l'ont précédé. Pris isolément, aucun d'entre eux n'aurait suffi. Ensemble, ils ont progressivement affaibli le tronc jusqu'au moment où le dernier a rendu inévitable ce qui se préparait depuis longtemps. Il en va de même dans la vie des peuples.
Une loi n'est presque jamais l'origine d'une évolution ; elle en est souvent la consécration. Un gouvernement ne crée pas de toutes pièces les mentalités d'une nation ; il les accompagne, les accélère ou parfois les contrarie, mais il ne peut durablement les remplacer. Les institutions exercent sans doute une influence réelle sur la société ; cependant, elles sont elles-mêmes soumises à une réalité plus profonde encore : l'état moral, intellectuel et culturel de la nation qu'elles gouvernent. C'est pourquoi l'opinion publique occupe une place si importante dans toute société libre.
Une force morale avant d'être une force politique
Il ne faut pas entendre par cette expression l'ensemble mouvant des réactions épidermiques suscitées par les polémiques quotidiennes. L'opinion publique, au sens le plus élevé du terme, est le jugement mûrement élaboré par une partie significative de la population sur les grandes questions qui engagent le destin du pays. Elle ne naît ni en un jour, ni sous l'effet d'une émotion passagère ; elle résulte d'un lent travail au cours duquel les faits sont examinés, les arguments confrontés, les convictions éprouvées et les consciences progressivement éclairées.
C'est précisément parce qu'elle procède de cette lente maturation qu'une véritable opinion publique finit par exercer une influence que les gouvernants auraient tort de mépriser. Un ministre peut certes ignorer une protestation isolée ; il lui est beaucoup plus difficile de rester indifférent à une conviction solidement enracinée dans une partie importante du pays.
Non qu'elle dispose d'un pouvoir juridique particulier, mais parce qu'elle crée peu à peu un climat intellectuel et moral avec lequel toute autorité responsable devra nécessairement composer. On comprend alors sous un jour nouveau le véritable rôle des pétitions. Elle permet à des hommes et à des femmes qui partageaient les mêmes préoccupations sans se connaître de prendre conscience qu'ils appartiennent à une même communauté de pensée. Elles contribuent à faire émerger cette opinion publique sans laquelle les plus nobles convictions risqueraient de demeurer dispersées, silencieuses et finalement impuissantes.
Ainsi, presque sans que le public en ait conscience, une simple pétition accomplit une œuvre dont la portée dépasse largement le document sur lequel chacun a apposé sa signature. Elle participe à cette lente formation des courants d'opinion qui, au fil des années, finissent souvent par orienter les décisions des gouvernants eux-mêmes.
Le droit d'exprimer ses convictions est un bien commun
Une société véritablement libre ne se caractérise pas seulement par le droit de voter ; elle se reconnaît aussi à la possibilité offerte aux citoyens de faire connaître, avec respect mais avec fermeté, leurs convictions sur les grandes questions qui engagent le bien commun.
À l'inverse, une société où les citoyens renonceraient à exprimer paisiblement leurs convictions verrait les décisions ne plus remonter de la nation vers ses dirigeants, mais descendre uniquement du sommet vers la base.
Cette conception est à l'origine d'une véritable opinion publique, qui ne se nourrit pas de stimuli extérieurs, mais des forces vives qui composent la nation. Elle s'inscrit dans une tradition de pensée fermement enracinée dans la doctrine sociale de l'Église, qui distingue clairement le peuple de la masse. Dans son célèbre Message de Noël de 1944, le pape Pie XII établissait cette distinction : le peuple est constitué de personnes conscientes et responsables, dotées d'une vie propre, tandis que la masse est inerte, passive et facilement entraînée par des influences extérieures.
Cette idée rejoint la pensée de saint Thomas d'Aquin, pour qui « le peuple n'est pas n'importe quel rassemblement d'hommes, mais le rassemblement d'une multitude autour d'un consensus sur le droit et les intérêts communs ». Le peuple est ainsi composé de citoyens actifs, capables de porter un jugement sur le bien commun et d'avoir leur propre vision de leur pays et de ses besoins.
Dès 1950, dans un discours adressé aux journalistes catholiques, Pie XII rappelait que l'absence d'une véritable opinion publique est « une maladie de la vie sociale » et allait jusqu'à affirmer qu'« étouffer celle des citoyens, la réduire au silence forcé, est, aux yeux de tout chrétien, un attentat au droit naturel de l'homme, une violation de l'ordre du monde tel que Dieu l'a établi ».
Loin d'être un simple procédé de mobilisation, une pétition répond donc à une exigence profondément conforme à la conception chrétienne de la société : permettre aux citoyens d'exprimer paisiblement leurs convictions afin que le bien commun puisse être recherché à la lumière de la vérité.
C'est précisément dans cet esprit qu'Avenir de la Culture lance ses pétitions. Elles ne prétendent pas imposer une vérité par la force, mais permettre à tous ceux qui demeurent attachés à l'héritage chrétien de la France de faire entendre une voix qui, sans cela, risquerait de rester dispersée et silencieuse.
La prochaine fois que l'on vous dira avec un sourire : « Une pétition ne sert à rien », souvenez-vous qu'avant de changer les lois, il faut souvent commencer par rendre visible une conviction. Et c'est précisément cette œuvre, humble en apparence mais décisive dans ses conséquences, que permet une pétition librement signée par des citoyens décidés à ne pas laisser leur pays s'éloigner de ce qui a fait sa grandeur.
Car les idées qui transforment durablement une nation ne naissent presque jamais dans les bureaux des administrations ; elles prennent d'abord racine dans les consciences, s'affermissent au sein de l'opinion publique, puis finissent par inspirer les institutions elles-mêmes. Les institutions changent les lois ; une opinion publique éclairée peut changer le destin d'une nation.
Photo : Photo : IA générative (ChatGPT / OpenAI)
Sources : https://www.vatican.va/content/pius-xii/pt/speeches/1944/documents/hf_p-xii_spe_19441224_natale.html
https://www.assemblee-nationale.fr/13/rap-info/i3560.asp?utm_source=chatgpt.com
https://www.assemblee-nationale.fr/13/rap-info/i3560.asp
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