La laïcité française rend-elle encore à Dieu ce qui est à Dieu ?

La laïcité française rend-elle encore à Dieu ce qui est à Dieu ?

La décision du Premier ministre Sébastien Lecornu de confier au député socialiste Jérôme Guedj une mission temporaire sur « l'application, la défense et la promotion du principe de laïcité » pourrait, à première vue, sembler n'être qu'une initiative administrative parmi d'autres. Le décret du 7 juillet prend pourtant une signification particulière lorsqu'on le rapproche des propositions défendues depuis plusieurs années par le député, qui a fait de la laïcité républicaine « à la française » l'un des marqueurs de son engagement politique.

Jérôme Guedj souhaite en effet « sortir des postures, au profit d'une véritable politique publique de la laïcité ». Il avait déjà proposé la création d'un « Défenseur de la laïcité », conçu sur le modèle du Défenseur des droits : une autorité administrative indépendante appelée, selon ses propres termes, à exercer un rôle de « magistère moral, de régulation, de formation, de sensibilisation, de pédagogie et de recours ». Cette institution aurait notamment vocation à répondre aux administrations comme aux citoyens confrontés à des difficultés d'interprétation du principe de laïcité. La proposition constitutionnelle n'avait pas abouti, mais la mission que vient de lui confier le Premier ministre remet aujourd'hui cette réflexion au premier plan.

Il ne s'agit donc plus seulement de savoir comment résoudre ponctuellement tel ou tel conflit concernant l'application de la loi de 1905. Derrière l'idée d'une « politique publique de la laïcité », derrière la volonté d'en organiser la promotion, la formation et la pédagogie, se pose une question beaucoup plus profonde : quelle conception de la laïcité l'État entend-il promouvoir et transmettre ? 

La question est d'autant moins théorique que, depuis plusieurs années, les controverses se multiplient autour des crèches de Noël, des croix, des calvaires et d'autres manifestations visibles de l'héritage chrétien de la France. Dès lors, la laïcité demeurera-t-elle principalement une règle organisant les rapports entre la puissance publique et les religions, ou deviendra-t-elle toujours davantage un principe destiné à remodeler l'espace commun et, avec lui, le rapport de la France à son héritage chrétien ?

La question nous ramène, d'une certaine manière, à cette scène de l'Évangile où le divin Maître, interrogé sur la licéité de payer l'impôt à César, traça en quelques mots la juste distinction entre les deux ordres : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Mais que se passe-t-il lorsque César, au nom de la laïcité, prétend progressivement étendre son domaine à ce qui appartient à Dieu ?

La loi de 1905 est aujourd'hui volontiers présentée comme une sorte d'arbitre impartial, venu pacifiquement séparer deux domaines qui auraient simplement eu besoin d'être mieux délimités : à l'État les affaires publiques, à l'Église les affaires religieuses. Une telle présentation a l'avantage de la simplicité, mais elle ne rend que très imparfaitement compte du climat historique dans lequel la séparation fut préparée et accomplie.

La loi du 9 décembre 1905 intervient en effet au terme de plusieurs décennies d'affrontement entre la République et l'Église catholique. La laïcisation de l'enseignement, l'expulsion de congrégations religieuses, la fermeture de nombreuses écoles congréganistes et, finalement, la rupture des relations diplomatiques avec le Saint-Siège avaient précédé la séparation. Il ne s'agissait donc nullement d'une réforme surgissant dans un climat de neutralité religieuse, mais de l'aboutissement d'un long conflit dans lequel une partie importante des républicains voyait précisément dans l'influence de l'Église un obstacle à la société nouvelle qu'elle entendait construire.

La formule célèbre attribuée à Jules Ferry résume admirablement cet état d'esprit : « Mon but est d’organiser l'humanité sans Dieu et sans roi ». Elle ne saurait être attribuée indistinctement à tous les artisans de la laïcité, dont les positions étaient diverses, mais elle exprime bien l'horizon philosophique d'un puissant courant de la IIIe République : construire un ordre politique et social dont Dieu ne serait plus le principe supérieur et dans lequel l'Église perdrait progressivement l'influence qu'elle avait exercée pendant des siècles.

Plinio Corrêa de Oliveira rappelait que les grandes transformations révolutionnaires ne commencent presque jamais par une attaque frontale contre la foi. Elles procèdent aussi par une modification des mentalités, des sensibilités et des habitudes culturelles. Les symboles deviennent alors des cibles privilégiées, précisément parce qu'ils expriment une réalité plus profonde : celle d'une civilisation façonnée par l'Évangile.

Il suffit d'observer le paysage français pour comprendre que le christianisme n'est pas un élément étranger à son identité. Cathédrales, églises, calvaires, villages bâtis autour de leur clocher, fêtes du calendrier, patrimoine artistique, littérature, institutions, droit, œuvres de charité : partout demeure, à des degrés divers, l'empreinte de la foi chrétienne. Cette présence n'est pas seulement le vestige d'un passé révolu ; elle appartient au socle historique et culturel sur lequel la nation s'est construite.

Or une société privée de sa mémoire devient une société plus facilement malléable. Lorsqu'un peuple cesse de transmettre les symboles, les traditions et les références qui l'ont façonné, il finit par perdre jusqu'à l'intelligence de sa propre histoire. C'est précisément ce processus de destruction progressive de la chrétienté que dénonçait Plinio Corrêa de Oliveira lorsqu'il décrivait l'œuvre de la Révolution : non seulement combattre la religion, mais dissoudre progressivement la civilisation chrétienne afin de lui substituer un ordre nouveau, détaché de l'héritage chrétien, des hiérarchies traditionnelles et de toute référence transcendante.

La mission confiée à Jérôme Guedj devra donc être suivie avec une grande attention. Au-delà des questions juridiques et administratives, c'est une certaine conception de la France et de son rapport à son passé qui est en jeu. 

L'histoire enseigne qu'aucune civilisation ne peut durablement se transmettre lorsqu'elle en vient à considérer ses propres racines comme une gêne. La France ne retrouvera ni son unité ni le sens de sa vocation en oubliant ce qui l'a faite. Au contraire, c'est en assumant pleinement son héritage chrétien, sans porter atteinte à la liberté de ceux qui ne partagent pas la foi chrétienne, qu'elle pourra transmettre aux générations futures une identité vivante, consciente de son histoire et ouverte à sa véritable mission.

Il existe en effet une différence fondamentale entre garantir la liberté de conscience de celui qui ne croit pas et organiser l'espace commun comme si Dieu n'avait jamais compté dans l'histoire de la France. La première protège une liberté ; la seconde entreprend peu à peu de remodeler une civilisation. C'est cette frontière que les controverses contemporaines autour des croix, des calvaires et des autres manifestations de l'héritage chrétien nous obligent aujourd'hui à regarder en face.

Photo : Philippe de Champaigne, le Denier de César-Philippe de Champaigne, Public domain, via Wikimedia Commons

Sources : https://tribunechretienne.com/laicite-la-mission-confiee-a-jerome-guedj-relance-le-debat-sur-la-place-de-lheritage-chretien-en-france/

https://www.lefigaro.fr/actualite-france/le-premier-ministre-confie-une-mission-sur-la-laicite-au-depute-socialiste-jerome-guedj-et-a-la-senatrice-centriste-nathalie-delattre-20260708

https://lcp.fr/actualites/le-depute-socialiste-jerome-guedj-charge-d-une-mission-sur-la-laicite-par-sebastien

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/12/08/parti-socialiste-la-laicite-offre-les-meilleures-armes-juridiques-contre-la-diffusion-des-theses-islamistes_6153466_3232.html

https://ehne.fr/fr/eduscol/premiere-generale/la-troisieme-republique-avant-1914-un-regime-politique-un-empire-colonial/la-mise-en-oeuvre-du-projet-republicain/loi-de-separation-des-eglises-et-de-l%27etat-debats-et-mise-en-oeuvre-1905-la

https://www.persee.fr/doc/rhef_0300-9505_1995_num_81_206_1172?utm_source=chatgpt.com

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